Et toi, comment contes-tu le monde?

02 novembre 2019

Voilà. La quinzième édition du Festival Interculturel du conte de Montréal s’est clôturée en beauté dimanche dernier (le 27 octobre) par l’annonce des gagnants du tout premier combat des contes. Très occupée durant cette période, je n’ai pas eu le temps d’écrire beaucoup d’articles ; cependant, mes notes demeurent, et j’aimerais prolonger encore quelque peu l’ambiance du festival à travers certaines réflexions qu’il me tient à cœur de vous partager.

Dès lors, retour sur la soirée de mercredi 23 octobre, soirée magique.

Après avoir assisté à l’incroyable spectacle de Rachid Bouali, « Le jour où ma mère a rencontré John Wayne » – hommage à toutes les mamans de la cité où le conteur a grandi, à leur force et à leur courage –, me voilà, assise à la table du Beaufort, à 23h passée, savourant le privilège d’écouter Joséphine Bacon raconter.

Elle nous raconte comment elle décida – puisqu’eux réalisaient tous des films sur les autochtones – de créer un documentaire sur le belge, Johan Beetz, installé dans un petit village de la Côte-Nord et marié à une jeune métisse. Elle nous raconte ses expéditions dans la toundra, et le jour où, de manière plus qu’improbable, accompagnée d’une bretonne, elle y a mangé de délicieuses crêpes ! Elle nous raconte encore sa découverte de la poésie. Elle nous raconte, enfin, la langue innue et toute sa richesse.

« En innu, tu ne peux parler ni du futur ni du passé si tu ne connais pas le présent », explique Joséphine. En effet, la langue innue, langue polysynthétique, forme son passé à partir d’un suffixe ajouté au verbe conjugué au présent, et son futur par l’addition d’un préfixe. Mais, au-delà, Joséphine ne parlait-elle pas de cette difficulté d’appréhender le futur et d’apprendre des erreurs du passé lorsque nous-mêmes ne savons pas qui nous sommes, au présent ? Vérité transmise à travers le fonctionnement interne de la langue. Dès lors, on comprend toute la portée symbolique du conte et l’importance de la transmission d’une parole sacrée aux générations futures.

Joséphine explique aussi que, chez les Innus, le locuteur n’a pas besoin de préciser qu’il est en train de raconter son rêve : la forme verbale choisie porte intrinsèquement la marque onirique. Le verbe change pour dire la réalité, exprimer le doute ou évoquer les esprits ; le français, quant à lui, ne possède pas cette palette de nuances. Ainsi, cette différence d’accès au monde pose question et engendre une certaine remise en perspective de notre conception du réel. Car la réalité prend forme au moment où nous la disons, au moment où nous la partageons avec autrui et passe donc par le langage, outil de médiation indéniablement orienté en fonction de la personne, de la culture, etc.

Cela souligne la fragilité et la subjectivité de notre rapport au monde et de l’instrument qui nous y donne accès : dans le cas du conte, la langue. Paradoxalement, c’est dans cette simplicité que se situe toute la beauté de l’art : une parole unique, sans autre support, une parole ouverte, donnant naissance à nos propres images, n’entravant en aucun cas la réalité ou la conception du réel du spectateur, bien au contraire, la nourrissant. Le conte oscille – et parfois, vacille – entre l’importance de choisir le mot juste et adéquat pour dire le monde, et l’ouverture nécessaire à la liberté d’interprétation individuelle. Le conte rassemble et nourrit à parts égales l’imaginaire personnel et collectif. Enfin, comme la parole qui le porte, n’oublions pas que le conte demeure en perpétuel mouvement et constante évolution, tout en conservant sa fonction première et commune à la langue : dire l’être humain. Quoi de plus intemporel ?

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